
Ma rencontre avec l’aïkido
J’ai commencé l’aïkido en 1980, un peu par hasard.
J’avais 17 ans. Je faisais de la musculation, mais je cherchais quelque chose d’un peu plus « intelligent » dans ma pratique physique. Un ami de mes parents, qui pratiquait l’aïkido, était venu un soir à la maison. Il expliquait à mon père les techniques qu’il avait apprises, avec quelques démonstrations à l’appui.
J’étais de la génération Bruce Lee. L’image de l’Asie, des samouraïs et des arts martiaux m’attirait forcément. Je savais qu’il y avait un cours d’aïkido au Grau-du-Roi, dans mon village. Le professeur était Guy Carrière, qui était alors premier dan.
Cela m’a plu immédiatement.
Mais le véritable choc est arrivé quelques mois plus tard, en mai 1981, lors de mon premier stage avec Tamura Shihan, à Lodève. On le voyait presque comme un mythe. Très vite, j’ai compris que l’aïkido était autre chose qu’une simple pratique physique.
À cette époque, j’étais évidemment loin d’imaginer la place que l’aïkido allait prendre dans ma vie.
Les premières années
Dès les premières années, j’ai été complètement envoûté par la pratique.
À l’époque, nous faisions énormément de stages, alors qu’il y en avait finalement assez peu. Il y avait principalement ceux de Tamura Sensei et ceux de Jean-Marie Castillon Sensei, qui s’occupait de la région pour la FFLAB.
On commençait également à entendre parler de Christian Tissier Shihan. Je me souviens de son premier livre et de l’arrivée de la première vidéo sur cassette VHS. Ces outils etaient extrêmement précieuses pour nous et nous permettaient de travailler les techniques de base.
Avec un groupe d’amis, nous essayions notamment de travailler les chutes « feuilles mortes » à partir d’une vidéo. Nous nous sommes ramassés quelques fois ! Mais cela faisait partie de notre apprentissage.
Par la suite, Jean-Marie Castillon S nous a présenté Jean-Pierre Daniel Shihan, qui l’a accompagné pendant quelque temps dans ses interventions dans la région. Il revenait juste du Japon et nous a ramené une vision différente de la pratique, notamment de l’ukemi : une pratique beaucoup plus participative et dynamique.
Nous avons rapidement été séduits.
C’est ainsi qu’en 1983, je me suis retrouvé au Hombu Dojo.
Le Japon : une étape essentielle
J’avais fait une saison estivale et je suis parti au Japon pour la première fois, le lendemain de mes 20 ans.
Tout était merveilleux dans la pratique, mais tout était également très différent de ce que je connaissais en France.
Je me suis surtout aperçu d’une chose : je ne savais pas chuter, et je ne parle même pas de l’ukemi.
Le tapis était dur, les techniques allaient vite et je souffrais physiquement. J’ai même une anecdote assez marquante : lors d’une classe matinale, je me suis fait envoyer à l’hôpital par un pratiquant beaucoup plus fort que moi.
Je suis resté un mois au Japon.
Lorsque je suis rentré en France pour reprendre mes études, je ne pensais déjà plus qu’à une chose : repartir.
J’ai finalement arrêté la faculté et je suis retourné au Japon avec l’intention d’y rester. À l’époque, il fallait un visa culturel, mais les choses étaient encore relativement simples.
La deuxième fois, cependant, ce n’était plus les vacances.
C’était l’hiver, il fallait commencer à compter son argent, trouver un appartement, travailler… Tout était beaucoup moins simple.
Pour la pratique, en revanche, j’allais tous les jours au Hombu Dojo. Je pratiquais avec tous les Sensei de la première génération de cette époque.
Certains épisodes de cette période résonnent encore aujourd’hui dans ma pratique.
Jean-Marie Castillon S nous avait parlé, par l’intermédiaire de Tamura Sensei, de Maître Tohei. Son dojo, le Ki no Kenkyukai, était situé à une quinzaine de minutes à pied du Hombu Dojo.
Je n’y ai pratiqué que deux mois, mais cette expérience a été importante pour moi. J’ai surtout eu la chance de pouvoir mettre en pratique, parfois dans la même journée, ce que j’apprenais dans les deux dojos.
Au niveau de la pratique, tout allait bien. Mais au niveau financier, mes ressources commençaient à se raréfier et la situation devenait de plus en plus difficile.
J’étais jeune et je n’avais pas encore tout compris aux contraintes liées au travail et à la vie quotidienne au Japon.
Je suis donc rentré en France au bout de neuf mois.
Trois mois plus tard, après avoir reconstitué mes ressources financières, je suis reparti.
Je me suis alors dit que, pour pratiquer dans de bonnes conditions, il fallait que je travaille en France et que je revienne régulièrement au Japon pour des périodes plus courtes, sans contrainte financière. Cela me permettrait d’être beaucoup plus libre dans ma pratique.
En 1984, je suis revenu du Japon avec mon shodan Aikikai, très fier de l’avoir reçu des mains d’Arikawa Shihan.
Les rencontres et les maîtres
Au Japon, je travaillais avec tout le monde.
J’aimais la pratique puissante et il y avait largement de quoi me satisfaire. J’ai été très vite attiré par la puissance d’Arikawa Sensei et je suivais toutes ses classes.
Mais je garde également le souvenir de moments très brefs, presque magiques, avec le premier Doshu, Kisshomaru Ueshiba, et avec Yamaguchi S.
Même si je ne comprenais pas vraiment ce que Yamaguchi Sensei faisait, quelque chose m’attirait dans son énergie et dans son aura.
Ce que je voyais dans ses classes me laissait profondément dans le questionnement.
Je ne comprenais pas encore.
Mais quelque chose était là.
Plus de 40 ans de pratique
Dès mon retour en France, j’ai commencé à enseigner et j’ai passé mon brevet d’État en 1987.
Mon désir le plus cher restait de retourner au Japon. Ma situation financière ne me l’a permis qu’en 1990.
À partir de là, et pendant de nombreuses années, je suis retourné au Japon quasiment tous les ans, pour trois semaines ou un mois.
Les amis que j’avais laissés à Tokyo avaient progressé. Ils m’ouvraient les yeux sur d’autres perspectives.
La plupart s’étaient tournés vers le travail de Yamaguchi S.
Je ne comprenais toujours pas vraiment ce qu’il faisait, mais j’étais étrangement attiré par cette pratique. Pour moi, c’était une véritable révolution.
Ses remarques étaient d’une rare pertinence. Elles étaient parfois même blessantes, mais je mesure aujourd’hui leur impact sur ma pratique.
Après la disparition de plusieurs grands Sensei, dans les années 2000, ma pratique au Hombu Dojo est devenue plus compliquée. Je me cherchais.
En parallèle, sur les conseils d’amis japonais et par véritable boulimie de pratique, je me suis retrouvé au dojo de Shimizu Shihan, du Tendoryu Aikido, à Sangenjaya. Lors de mes séjours à Tokyo, j’y pratiquais trois ou quatre fois par semaine.
Au Hombu Dojo, c’est également à cette période que j’ai commencé à porter davantage d’attention au travail de Yasuno Sensei.
En France, j’ai eu la chance de rencontrer Alain Tendron S, qui venait de s’installer à Montpellier.
J’ai beaucoup apprécié son travail. Il répondait à certaines questions que je me posais depuis longtemps.
C’était comme si tout fleurissait d’un coup.
C’était un grand écart dans ma vision de la pratique.
Je ne vénérais plus la puissance.
Je cherchais la justesse.
Que signifie pour moi pratiquer l’aïkido ?
Aujourd’hui, pratiquer l’aïkido, pour moi, c’est être au bon endroit, au bon moment, dans la bonne condition.
C’est ma perspective actuelle.
Mais pour en arriver là, je n’oublie pas le chemin parcouru.
L’aïkido, au-delà de la technique
La pratique de l’aïkido a changé ma vie.
Elle m’a apporté de la confiance. Et lorsqu’on a confiance en soi, on est davantage capable de gérer les conflits et on ne porte plus le même regard sur les autres.
Au début, la pratique nous apporte ce que nous croyons être de la puissance.
Mais il faut rapidement s’en débarrasser.
Pour moi, la puissance peut devenir un poison dans la construction du pratiquant.
L’important n’est pas la puissance.
L’important, c’est la pertinence.
C’est l’instant.
C’est un grand sujet de discussion dans la pratique actuelle. Je trouve que certains enseignants mettent beaucoup l’accent sur la puissance. Mais si c’est réellement ce que l’on propose, il faut alors être honnête avec les pratiquants.
Que dire aux pratiquantes qui sont trop petites, trop maigres, trop grandes, trop âgées ?
Si l’on ne propose que de la puissance, autant leur dire que l’aïkido n’est pas pour elles.
Mais qu’est-ce que les gens viennent réellement chercher ?
Pour moi, la puissance est un leurre.
Les techniques de base sont de simples outils.
Ces outils ont été codifiés et mis en place par le premier Doshu, Kisshomaru Ueshiba. J’ai mis longtemps à le comprendre, mais je trouve aujourd’hui cela absolument génial.
Grâce notamment à la notion d’ukemi, ces outils permettent de se construire aussi bien en tant que tori qu’en tant que uke.
Enseigner et transmettre
La transmission fait partie intégrante de la pratique.
Ces derniers temps, j’insiste beaucoup sur les trois façons d’aborder la pratique. On gagne beaucoup à ne pas tout mélanger :
Il est quelquefois affligeant de voir que certains pratiquants mélangent tout.
Finir par une belle chute, une technique très compliquée, un peu violente, sur une « attaque » qui n’en est pas vraiment une, en faisant croire que c’est efficace… il y a de quoi se poser des questions sur la lisibilité de notre pratique. Pour moi, ces trois approches donnent du sens a ce que l’on est en train de faire.
On ne peut pas progresser sans transmettre.
Transmettre, c’est donner, mais c’est aussi permettre à quelque chose de passer à l’étage supérieur.
Il existe pour moi une différence entre enseigner et transmettre.
Il y a des enseignants. En France notamment, nous sommes peut-être plus cartésiens et nous avons besoin de didactique.
Je trouve que les Sensei japonais sont davantage dans la transmission.
Ils continuent de chercher.
Ils continuent de progresser.
Et c’est à nous de voler les informations, de les saisir, d’accrocher le train. On enseigne les techniques de base jusqu’au premier dan, puis au deuxième dan. Mais ensuite, on essaie davantage de transmettre les principes à travers ces techniques.
La difficulté, pour un enseignant, est de se souvenir de notre parcours . Il faut pouvoir revenir aux techniques de base, puis repartir vers les principes, et faire sans cesse des allers-retours entre les deux.
Les techniques sont des outils. Souvent Les principes sont ce que l’on cherche à travers eux.
Avec l’expérience, je me rends compte d’une chose :
Chaque fois que l’on se sent perdu, c’est souvent là que l’on progresse. Et lorsque l’on est trop content de soi, c’est souvent là que l’on commence à stagner.
L’évolution de l’aïkido
Il y a quarante ans, l’écart entre l’aïkido pratiqué en Occident, et particulièrement en France, et celui pratiqué au Japon était considérable. Cela a engendré beaucoup d’incompréhensions. À quelques exceptions près, la notion d’ukemi était mal comprise en France. Sur le tatami, dans le « keiko », c’est-à-dire dans la pratique, uke ne subit pas. Uke cherche à se placer et à générer du danger. Pour cela, il faut être relâché et connecté. Le jour où la pratique accélère, si cela va trop vite pour que uke se replace, il ne sera plus dans une position active : il sera simplement dans la meilleure position possible pour subir. En France, lorsque uke ne représente pas de danger et que son attaque n’est pas pertinente, c’est tori qui est obligé d’aller le chercher. Mais lorsque tori va chercher uke, les rôles finissent par s’inverser.
Alors se pose une question essentielle : Qui attaque qui ? Pour moi, c’est l’une des raisons historiques pour lesquelles l’aïkido en France s’est davantage construit autour de la puissance, parfois au détriment de la pertinence. Lorsque l’aïkido est arrivé en France, il était difficile de pratiquer avec des judokas ou avec des personnes qui ne savaient pas encore bien chuter et qui n’avaient pas compris le sens de l’attaque.
Former un bon uke demande du temps. Or, à cette époque, les premiers dojos comme les premiers aikidokas étaient empruntés au judo. Il fallait bien faire avec.
On utilisait donc les techniques et les principes que l’on avait acquis pour contrôler son partenaire, même lorsque celui-ci n’attaquait pas réellement. Cette histoire explique en partie certaines caractéristiques de la pratique française actuelle.
Aujourd’hui et demain
Je prends toujours autant de plaisir à pratiquer et à monter sur le tatami.
J’ai toujours autant envie d’apprendre.
Mais il est clair pour moi que je ne veux plus — et que je ne peux plus — pratiquer comme avant.
Là où j’en suis aujourd’hui, j’ai envie de répéter sans cesse qu’il existe une pratique sans puissance qui peut être extrêmement pertinente, très efficace et, au final, tout en étant bonne pour le corps.
Pas par les techniques elles-mêmes, mais par les principes qu’elles permettent de développer.
Il ne faut pas mentir aux gens.
J’ai la chance de ne plus être tenu par des engagements fédéraux ou professionnels. Cela me laisse une totale liberté pour continuer d’aller de l’avant.
Tout ce que je vous raconte ici n’engage que moi.
J’essaie cependant de rester autant que possible dans le message du Hombu Dojo, davantage que dans celui de la fédération française, même si je considère que cette dernière est nécessaire pour structurer la pratique en France.
Je ne regrette pas la pratique d’autrefois, qui était extrêmement rugueuse. Elle nous a construit physiquement, mais nous en avons tous souffert.
Il suffit de regarder les anciens : beaucoup portent encore les traces de cette période.
Ce que je regrette davantage, c’est qu’il y ait aujourd’hui moins de relais et moins d’engagement dans la pratique.
Les perspectives à cinq ou dix ans ne me semblent pas évidentes.
Le nouvel engouement pour un aïkido plus athlétique et spectaculaire est intéressant et, par certains côtés, dynamise la pratique.
Mais il s’adresse aussi à une population très athlétique et très souple.
Je me demande donc s’il permettra réellement de recruter et de fidéliser des pratiquants sur le moyen et le long terme.
Les moments forts
J’ai mis longtemps à m’en rendre compte, mais aujourd’hui je sais que c’est à cela que j’aspire : générer des moments forts. Les mêmes moments qui, tout au long de mon parcours, m’ont profondément marqué.
Je me souviens très précisément de certains instants. Ils peuvent être très courts, agréables ou désagréables, mais ils résonnent encore dans ma tête et dans mon corps. Et souvent, ils ont besoin de mûrir. On ne comprend pas toujours immédiatement ce qui vient de se passer. Je me souviens encore de consignes que je n’avais pas comprises à l’époque et qui, vingt ans plus tard, sont devenues essentielles dans mon enseignement. C’est incroyable. J’aime parler de ces moments.
Ils peuvent également apparaître dans la relation avec les pratiquants. C’est une sorte de résonance. J’ai eu la chance d’assister aux cours de certains des plus grands maîtres au Japon. La plupart ont aujourd’hui disparu.
Mais leur pratique laisse des traces.
Je pourrais en parler pendant des heures.
Je raconterai peut-être plus tard les moments que je n’oublierai jamais : les moments de grand doute, les rencontres qui changent tout dans une pratique, les instants qui prennent leur sens des années après.
Je suis actuellement 6e dan Aikikai, et j’enseigne au Grau du Roi et à Montpellier Renwakai.
Mon parcours fédéral, de mes débuts à la FFLAB puis à la FFAB, s’est arrêté avec l’obtention du brevet d’État au 2e dan.
L’aïki fait partie de ma vie comme la vie fait partie de l’aïki.
L’aïki est posture.